Calme ville de banlieue parisienne. Immeubles en carton-pâte ou de standing, corons, petits et grands pavillons. Un cinéma de deux salles, fermé le jeudi ; une librairie qui sent le bois et dont le sol craque sous tes pas, quelques terrains de tennis, un champ avec une araignée qui semble de moins en moins haute plus je vieillis, une ou deux cabanes dans les arbres, des marécages, un vieux village avec sa vieille église et son vieux cimétière, un étang et ses pontons, une ancienne ferme rénovée, puis un collège. Moi, je vis avec mes parents et mon frère dans un pavillon de classe plus que moyenne avec trois chambres, deux salles de bains, un jardin devant la maison et un autre à l'arrière. À 5 minutes de chez moi, en voiture, y'a mon bahut.
Le collège c'est l'angoisse! Tu n'es plus en famille. Tu ne connais plus personne. Tu t'accroches à tes camarades de la petite école, mais très vite, tu ne les connais plus eux aussi. On se scrute, on se renifle, on est l'ami de l'un et l'ennemi de l'autre. Une fulgurante indépendance dont je n'avais pas l'habitude. Chaque jour, j'ai peur de faire une erreur. J'ai mal au ventre dès que je quitte ma maison et que je m'engouffre dans la bagnole. Depuis que tu es un grand, tes parents te lâchent loin de l'entrée du bahut où bien ne t'accompagnent plus du tout. Tu changes de fringues, tu te maquilles en douce dans les chiottes du collège, tu fais la bise à tes copines et même à tes copains. Ca y est, te voilà devenue une adolescente. On te fera tellement chier à l'école, que le soir ce sera à ton tour de faire chier les tiens. Brimades, moqueries, tracasseries seront ton lot quotidien. De tant à autres, tu retourneras dans ton ancienne petite école ; revoir tes professeurs et les supplier de te reprendre.
Les journées sont si longues, je vois les minutes défilées. En classe j'écris sur ma feuille : 5, 10, 15, 20, 25 etc et je barre un nombre toutes les cinq minutes, c'est pour vous dire à quel point je m'emmerde. Alors, je m'installe dans ma bulle et je fantasme sur le garçon dont je suis amoureuse en ce moment. Je m'imagine en héroïne à la boom du collège ou lors d'une attaque à main armée. J'écris dans mon journal intime en essayant de ne pas me faire choper, mais en imaginant quand même l'humiliation de sa lecture par mon professeur. Dans mon journal, je parle de ce que je fais, ou ne fais pas, mais jamais de ce que j'aimerai faire. Je parle de ce que je suis aussi. Je me présente et je refais mon profil régulièrement. Par exemple, ça pourrait donner ceci :
« Je m'appelle Albane Ravazin et je suis une ado pas banale parce que je ne veux surtout pas être comme les autres. Je suis populaire, tout en étant détesté. C'est-à-dire que tout le monde me connaît, tout le monde me sourit, mais ils me haïssent tous. Ma mère, elle dit que j'exagère « mon cas » et que si je continue je vais l'aggraver. Je ne suis pas aimée parce que je dérange. C'est énervant qu'une nana soit aussi sûre d'elle, alors qu'elle est mauvaise élève, régulièrement collée et moquée de tous. Ce qui les gêne aussi, c'est que je suis jolie ; ça énerve les filles et rend nerveux les garçons. Puis, je ne remarque pas que je porte des vêtements plus féminin que ceux de mes copines et que mon maquillage est parfois appliqué sans modération. Et enfin, souvent je suis triste et même quand je souris, on peut voir que je suis triste. C'est cet état constant qui déplaît aux personnes de mon âge. Ils se posent des questions, n'arrivent pas à me cerner, parce que ce n'est pas normal pour un enfant cet mélancolie. Mais je sais qu'elle n'est pas passagère ; ce mal est en moi et y restera pour la vie entière. »